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En 2004, CDD et temps partiels sont repartis à la hausse

L'emploi précaire devient-il la nouvelle norme du marché du travail ?

Dans la famille des emplois « Canada Dry » ­ ces emplois qui n’en sont pas vraiment ­ voici le contrat d’avenir. Depuis la semaine dernière, ce contrat aidé offre aux bénéficiaires des minima sociaux un travail : soit 26 heures par semaine payées au Smic. Pas de CDI, pas de temps complet, l’époque est au sous-emploi. Sur les 90 000 emplois créés en 2004, plus de la moitié (50 000) est bien en dessous des 35 heures, selon l’Insee. Comme Matthias, jeune libraire embauché 25 heures par semaine au Smic à 28 ans (lire page II), plus d’1,2 million de Français travaillent moins qu’ils ne le souhaitent. Principalement des femmes, principalement des jeunes. Le temps partiel subi est reparti à la hausse en 2004, confirme l’enquête emploi de l’Insee, publiée fin mars. Le gouvernement a beau exhorter les Français à travailler plus, la croissance n’est guère généreuse en emplois. Et le chômage ne cesse d’augmenter. Jeudi dernier, le chiffre est tombé. 10,1 % de la population active. Pourtant, paradoxe, les chômeurs sont de moins en moins bien indemnisés. La réforme de l’assurance chômage décidée fin 2002 a eu des conséquences sociales lourdes, comme l’a montré très récemment une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Avec le raccourcissement de la durée d’indemnisation du chômage, le nombre de RMistes a explosé l’an passé (+ 8,5 %). La réforme voulue par le Medef et le gouvernement a fait basculer plus rapidement des sans-emplois vers le RMI. Conséquence : en 2004, la France a dépassé le million de RMistes.

Cocktail amer. Précarisation, sous-emploi, chômage : ce cocktail au goût amer est de retour sur le marché du travail, même s’il n’est pas nouveau. Depuis vingt ans, le travail se métamorphose, et le statut de l’emploi se délite. Certes, le contrat à durée indéterminée, à plein temps, reste la norme : il représente encore plus de 86 % de l’emploi salarié. Mais la montée irrésistible de l’intérim et des CDD ne se dément pas, encore moins aujourd’hui. Les emplois atypiques (contrat à durée déterminée, stages ou contrats aidés, comme les contrats d’avenir) représentent désormais 13,3 % de l’emploi salarié. Toujours à l’affût d’un peu plus de flexibilité, les entreprises hésitent à recruter en CDI, qu’elles jugent trop difficile à rompre, faute de perspectives. Et la fonction publique, qui traditionnellement sert « d’amortisseur » aux crises de l’emploi, ne recrute plus : un facteur aggravant le chômage des jeunes diplômés et éloignant leurs chances d’obtenir un emploi stable dès leur sortie de formation.

Et si la remise en cause de l’emploi fordien classique, le CDI à plein temps, n’était plus une simple question de conjoncture ? « Le sous-emploi est en train de s’institutionnaliser », estime le sociologue Robert Castel (lire page III). Le retour du plein emploi pour tous ne semble pas pour demain. « De plus en plus inégalitaire, le marché du travail se scinde en deux, explique Patrick Cingolani, auteur d’un Que sais-je sur la précarité. D’un côté, un noyau stable de CDI et, de l’autre, un volant d’ajustement composé des temps partiels, des intérimaires voire des sous-traitants. Ce n’est pas un phénomène conjoncturel, mais une logique en marche depuis plusieurs années. » Jeunes et femmes sont les premières victimes de cette mise à l’écart. En 2004, le taux de chômage des 15-29 ans a encore progressé pour atteindre 17,4 %. Trois fois sur quatre, le temps partiel subi concerne des femmes. « Alors qu’elles souhaiteraient travailler plus, ces femmes, souvent peu qualifiées, ne trouvent pas d’emplois autrement qu’à temps partiel, poursuit Patrick Cingolani. Rares sont les postes de caissières ou d’aides à domicile à temps plein. »

Déréglementer le CDI. Peu à peu, l’économie française se tertiarise. En 2004, l’industrie a perdu 98 000 emplois. Or, traditionnellement, l’emploi industriel embauchait en CDI. Les services au contraire ­ du commerce aux services à la personne en passant par le télémarketing ­ se développent : 68 000 postes créés en 2004 rien que pour les services aux particuliers. Et le plan Borloo promet d’en lancer 500 000 de plus dans les années à venir. Cependant, dans ces univers à faible productivité, on embauche prioritairement à temps partiel. « Alors que les usines fonctionnent 24 heures sur 24 et ont besoin d’un maximum de salariés à temps plein, le tertiaire, lui, doit s’adapter à la clientèle : le temps partiel répond à cette contrainte », note Dominique Goux, chef de la division emploi à l’Insee. D’où la volonté du Medef et de la droite, en général, d’assouplir le CDI. Il y a quinze jours, Nicolas Sarkozy a présenté son « contrat de travail unique ». Ni tout à fait CDD ni totalement CDI, ce contrat serait très flexible, même si « le salarié verrait au fil du temps les protections et les avantages qui y sont associés s’accroître ». L’idée du contrat unique s’appuie sur une tripotée de rapports sortis depuis deux ans, de Michel Virville, ancien DRH de Renault, aux économistes Cahuc et Kramarz. Tous cherchent à déréglementer le contrat à durée illimitée, accusé d’être un frein à l’embauche, en échange d’une « sécurité professionnelle » qui permettrait au salarié de retrouver un emploi entre deux longues périodes de travail. Mais, dans ce donnant, donnant, un risque subsiste : que le volet « protection » soit oublié au profit de la flexibilité. Vingt ans de transformation du marché du travail l’ont prouvé.

Journal Libération

Article publié le 1er avril 2005.


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